Portraits d'artistes

Béchir Boussandel, l'artiste qui peint la mémoire migratoire depuis les toits de Bizerte

Date de publication : 31/07/2026


Depuis janvier 2025, un artiste franco-tunisien de 41 ans occupe une place à part dans le paysage de l'art contemporain tunisien : le Centre d'art B7L9, porté par la Fondation Kamel Lazaar à Bhar Lazreg, lui consacre « Tenté par d'autres soleils », sa toute première exposition personnelle institutionnelle en Tunisie. L'exposition voyage ensuite jusqu'au Tabari Artspace de Dubaï, confirmant une trajectoire déjà nourrie de foires et de collections internationales.

Dunkerque, Bizerte, et la question du territoire

Béchir Boussandel naît en 1984 à Saint-Pol-sur-Mer, dans l'agglomération de Dunkerque, avec des racines familiales à Bizerte, en Tunisie. Il grandit et étudie dans le Nord de la France, où il obtient son diplôme de peinture à l'École des Beaux-Arts de Dunkerque. Il enseigne ensuite pendant deux ans aux Beaux-Arts de la région Nord-Pas-de-Calais, avant de se consacrer pleinement à sa pratique. Ses premières expositions collectives, à Lille, Tourcoing et Dunkerque, l'ancrent dans la scène du Nord de la France.

De ce double ancrage naît une question qui traverse toute son œuvre : celle de la frontière entre l'espace intime et l'espace public, entre le territoire hérité et le territoire habité. Cette dualité se donne le plus souvent à voir à travers des objets du quotidien, des outils, des personnages anodins, dont la fonction renvoie au territoire, à la mobilité ou à l'habitat.

Une peinture qui se fabrique avec le climat

La méthode de Béchir Boussandel est devenue sa signature. Le processus créatif démarre le plus souvent sur le toit de sa maison d'enfance à Bizerte : les toiles y sont immergées dans l'eau, laissées à la merci de la chaleur, de l'humidité, du vent et de la poussière. Cette première couche, faite de hasard et de matière, devient le socle sur lequel l'artiste dépose ensuite la peinture à l'huile, créant des paysages aériens où le ciel et la terre se confondent en un horizon réinventé.

Le résultat n'est pas une carte au sens littéral, mais un territoire affectif : des compositions abstraites qui évoquent des paysages érodés ou des mémoires topographiques, peuplées de personnages solitaires (un chien, un cheval, un palmier, un baluchon) disposés comme les figurines d'un jeu de société sans logique fixe.

« Tenté par d'autres soleils » : les barbéchas, l'eau et l'exil

Présentée du 23 janvier au 30 mars 2025 au Centre d'art B7L9, « Tenté par d'autres soleils » marque une étape importante : c'est la première fois que l'artiste expose seul dans une institution tunisienne. Le titre emprunte à une réflexion de la philosophe Claire Marin sur les oiseaux migrateurs, toujours attirés vers d'autres horizons, une image qui résume le sujet de l'exposition : le déplacement, la survie et la résilience face à des environnements instables.

L'exposition marque aussi un tournant formel : aux côtés de la peinture, Boussandel présente pour la première fois un ensemble sculptural important, avec une installation au sol de bouteilles en verre soufflé éparpillées, évoquant les territoires abandonnés et le passage furtif des habitants des villes. Des oiseaux de laiton, de cuivre et d'aluminium accompagnent ces bouteilles. Ce travail du verre est le fruit d'une collaboration avec le Centre de formation aux arts du feu de Nabeul, sous la direction de Sofiane Ben Amor : les étudiants et enseignants du centre ont mis leur savoir-faire artisanal au service des pièces de l'artiste, faisant dialoguer tradition tunisienne et création contemporaine.

La démarche intègre aussi la figure des barbéchas, ces collecteurs informels de déchets et glaneurs urbains, que l'artiste fait entrer dans son vocabulaire visuel : leur geste de récupération et de transformation devient une pratique esthétique à part entière, révélatrice des circulations invisibles de la ville.

La Méditerranée, mer nourricière autant que frontière redoutable, traverse en filigrane tout le projet. Après Bhar Lazreg, l'exposition voyage au Tabari Artspace de Dubaï dans une version élargie.

Un livre pour prolonger l'exposition

En décembre 2025, l'itinérance de l'exposition donne naissance à un ouvrage collectif de 120 pages, « Tenté par d'autres soleils », lancé lors d'une soirée au Centre d'art B7L9. L'artiste y dialogue avec les contributeurs du livre (Hassan Arfaoui, Juliette Hage, Souheila Ghorbel et Sébastien Lordez) sur la manière dont son œuvre tisse ensemble déplacements, mémoire méditerranéenne et poétique de la matière.

Une reconnaissance qui passe par les foires et les collections

Le parcours de Béchir Boussandel se construit aussi par les foires et galeries internationales. Après une première exposition solo au Maghreb à la galerie CDA de Casablanca en 2020 (« Au bord de l'ombre », issue d'une résidence à Tamaris), il expose à Paris à la galerie Lalalande (« Hula Houp » en 2021, « L'ombre d'un doute » en 2022), puis à Londres à la Taymour Grahne Gallery pour sa première exposition personnelle au Royaume-Uni, « The Sun Sets in the East » (2022).

Suivent une exposition solo au Tabari Artspace de Dubaï, « Land Survey » (2023), une présentation à la Montresso Art Foundation de Marrakech, « Extraction »/« Earth's Skin » (2024), ainsi que des participations aux foires MENART Fair à Paris (2023), AKAA (2023), 1-54 à Marrakech (2024, avec la galerie CDA) et Abu Dhabi Art (avec la galerie Lalalande). En 2023 et 2024, la Whitestone Gallery le montre à Hong Kong, Jakarta et Singapour. Début 2025, il participe à « Hot Spots », première collaboration entre le Tabari Artspace et The Third Line chez Sotheby's à Dubaï.

Ses œuvres intègrent aujourd'hui plusieurs collections publiques et institutionnelles de premier plan : le ministère de la Culture et de la Jeunesse d'Abou Dhabi, le Deji Art Museum de Shanghai, le Musée d'art contemporain africain Al Maaden (MACAAL) à Marrakech, ainsi que le Centre national des arts plastiques (Cnap) en France.

Actualité 2026 : les prochains rendez-vous de l'artiste

Selon les informations partagées par l'artiste sur son compte Instagram officiel, plusieurs échéances sont annoncées pour l'automne 2026 : une exposition collective à la Galerie Pauline Renard à Lille en septembre, une exposition personnelle à la Tribe Gallery de Genève en octobre, et une participation à la foire internationale 1-54 à Londres. Les dates précises restent à confirmer directement auprès des galeries avant toute publication.

Ce que sa peinture dit du territoire

Ce qui frappe, dans le parcours de Béchir Boussandel, c'est la cohérence d'un geste : celui d'un artiste qui refuse de choisir entre le Nord de la France et Bizerte, entre l'abstraction et la figuration, entre la toile et la sculpture. En laissant le climat tunisien agir directement sur ses toiles, en donnant une place esthétique aux gestes des barbéchas, il fait du territoire lui-même un matériau de travail, et de l'exil une question qui se peint autant qu'elle se raconte.

Sa sélection au B7L9, première exposition personnelle institutionnelle en Tunisie pour un artiste franco-tunisien déjà présent dans les grandes foires et collections internationales, confirme une trajectoire de plus en plus lisible : celle d'une génération d'artistes qui pensent leur pratique à l'échelle du monde, tout en gardant un pied sur le toit de la maison d'enfance.

Sources

Tabari Artspace (biographie et CV) · Centre d'art B7L9 / Fondation Kamel Lazaar · Officiel Galeries et Musées (entretien, octobre 2023) · L'Économiste Maghrébin (11 février 2025) · Entreprises Magazine (14 mars 2025) · La Presse de Tunisie · Leaders.com.tn · Tekiano · Mosaïque FM · Cnap (cnap.fr) · Galerie Farah Fakhri · Artsy · CDA Gallery · Instagram officiel de l'artiste (@boussandel.bechir).

creit photo : lalalande