Mode / Beauté

Habits et Territoires, épisode 13 : Sbeitla et Kasserine, l'alfa et les laines des hauts plateaux

Date de publication : 25/09/2026

Avec Habits et Territoires, L'Instant M poursuit son voyage au cœur du patrimoine vestimentaire tunisien. Après Djerba, Mahdia, Bizerte ou Zarzis, cap cette fois sur le Centre-Ouest : Sbeitla et Kasserine, aux pieds des reliefs du Jebel Chambi. Un point de méthode s'impose d'entrée : loin des soies citadines des palais ou des velours des grandes capitales côtières, le vestiaire de ces hautes terres se lit dans la rudesse des steppes, la survie climatique et la mémoire amazighe. Cet épisode explore les pièces authentiques et les secrets d'un territoire façonné par la montagne.

Kasserine et Sbeitla : carrefour d'empires et de haute montagne

Fondée par les Romains sous le nom de Cilium, puis développée autour de la prestigieuse cité antique de Sufetula (Sbeitla) avec ses temples et son arc de triomphe, la région a vu se succéder les influences puniques, romaines, byzantines et arabo-islamiques. Pourtant, isolée par les contreforts de la dorsale tunisienne, elle a su préserver un art de vivre et un vestiaire profondément ancrés dans les traditions rurales et montagnardes.

Contrairement aux grandes villes de la côte, le costume traditionnel de Kasserine et de Sbeitla répond d'abord à un impératif de survie : une chaleur intense en été et un froid glacial en hiver au pied des sommets.

Les pièces maîtresses : entre la rudesse de la laine et le mystère du Bakhnoug

À la différence de la Jeloua djerbienne ou de la Dokhla mahdoise, le patrimoine vestimentaire de Kasserine ne se résume pas à une seule robe de cour, mais à un ensemble de pièces utilitaires et rituelles d'une grande force plastique.

Le Bakhnoug (البخنوق) 

C'est la pièce la plus emblématique du Centre et du Sud tunisien. Cette grande étoffe de laine noire ou brune, tissée à la main, enveloppe la femme pour l'isoler des hivers rigoureux. Il est parsemé de motifs géométriques blancs chargés de sens.

La melhfa locale et les coupes drapées :

Des coupons de tissus aux teintes profondes et chaudes (teintures de garance ou d'indigo naturel), conçus pour garantir la pudeur tout en s'adaptant aux longs déplacements à travers les steppes.

Le burnous et la kachabiya pour les hommes : En pure laine de mouton locale, ces manteaux lourds protègent des morsures du vent montagnard et symbolisent la dignité de l'homme des hautes terres.

Le secret des matières et le langage des motifs berbères

Pour comprendre les habits de Kasserine, il faut regarder de près les tissages et l'économie locale de la matière :

L'alfa et la laine

L'artisanat local repose sur les ressources de la nature environnante. Le travail de la laine brute, de la tonte jusqu'au filage et à la teinture naturelle et la maîtrise de l'alfa (plante reine des steppes) se reflètent dans la confection d'accessoires et de textiles résistants.

Le losange et le triangle 

 Le triangle symbolise la protection et la main, tandis que le losange exprime la féminité, la matrice et la fertilité de la terre.

Les lignes brisées et la Fibula (Tizerzai) Elles rappellent l'eau vitale ou les crêtes rocheuses, faisant office de talismans contre le mauvais œil.

Où découvrir ce patrimoine aujourd'hui ?

Si le costume du quotidien a cédé la place aux tenues modernes, la mémoire vestimentaire de Kasserine et Sbeitla survit à travers l'artisanat du tissage de la laine, perpétué par les femmes dans les zones rurales environnantes, et lors des mariages traditionnels où les familles renouvellent avec fierté le port des parures d'antan. Les sites archéologiques de Sbeitla et les musées régionaux restent les gardiens silencieux de cette civilisation des hauts plateaux.

credi photo :bayatn

– Asma Ayadi